André Manoukian - Seul en Scène
Il était là, seul face à son piano, comme on avance vers une ligne de crête. André Manoukian n’est pas venu donner un concert, mais ouvrir un récit. Un récit de chair et de sons, de silences consentis et de mots offerts. Le piano n’y règne pas en maître : il surgit par touches, comme une respiration entre deux aveux.
Très vite, la parole devient musique à part entière. Elle serpente, digresse, s’autorise l’impertinence et la fulgurance. Manoukian convoque Bach — son cher Jean-Seb — bâtisseur de cathédrales invisibles. Avec le contrepoint, les lignes se poursuivent, se croisent, s’embrassent puis s’éloignent, sans jamais se nier. Chaque voix avance librement, et l’ensemble tient debout, structuré par une science souveraine de la tension et de la résolution.
Mozart surgit ensuite, enfant prodige transgresseur, cherchant « les notes qui s’aiment » avant même de savoir les nommer. Une musique qui joue, qui rit, qui ose la sensualité du mouvement. Debussy, lui, ouvre les fenêtres : il trouble les repères, élargit le champ des possibles, émancipe la couleur sonore sans jamais renoncer à l’architecture. L’accord flotte, respire, mais il finit par se poser.
Puis vient le jazz — et avec lui l’insolence suprême : celle de ne pas conclure. D’accepter l’inachevé, la suspension, l’errance féconde. L’improvisation devient langage vital, espace de liberté totale où la musique se risque à elle-même.
L’érudition n’écrase jamais le récit : elle papillonne, frivole et joueuse. On rit beaucoup. On sourit souvent. Car l’histoire est aussi charnelle. Les femmes traversent la scène, surtout les chanteuses. Manoukian raconte leur attraction gravitationnelle : la chanteuse effrayée finit toujours par se réfugier dans « la courbe psycho-érotique du piano ». Là, dit-il, le corps s’apaise, les harmoniques pénètrent la chair, et le pianiste, lui, n’en sort pas indemne.
La muse apparaît alors, fulgurance platonique. On regarde, on tombe amoureux, et l’on rend ce sentiment par l’art. L’amour devient moteur de création, jusqu’au vertige, parfois jusqu’à la perte. « Les Grecs disaient que la chance consiste à attraper un cheveu dans le vent avec deux doigts » : être prêt, sans forcer la trajectoire.
Manoukian entraîne enfin le jazz à rebours, jusqu’aux jardins des Tuileries, un soir d’allégresse post-terreur. Le quadrille y devient danse du corps libéré, avant de traverser l’océan. Enfant, il rêvait déjà d’en jouer « dans les bordels », sans savoir encore combien cette musique était née du désir et de l’improvisation.
Sept notes suffisent pour créer des mondes, à condition de leur laisser de l’espace. À Haguenau, ce soir-là, le public l’a compris, il écoute, sourit et suit. Ici, dit Manoukian en souriant, "On sent qu'il y a plus de musiciens que dans le reste de la France" . Le public a entendu bien plus qu’un piano : une voix nue, une pensée en mouvement, et une poésie intime, musicale, profondément humaine





















