Femme Non-Rééducable (Chouette Compagnie)
Mardi soir, au Théâtre de Haguenau, le théâtre a pris la forme d’un seuil. Un seuil entre le confort du spectateur et l’inconfort du réel, entre ce que l’on sait vaguement et ce que l’on ne peut plus ignorer. "Femme non rééducable", porté par la Chouette Compagnie, n’invite pas à regarder : il oblige à rester.
Sur scène, Caroline Rochefort et Pierre Berçot n’incarnent pas seulement une figure. Ils prêtent leur souffle à une parole qui a traversé la guerre, la censure, la solitude, et qui continue de battre bien après la mort. Celle d’Anna Politkovskaïa, journaliste russe, assassinée pour avoir refusé la docilité, pour avoir cru que nommer les faits était déjà une forme de résistance.
Le texte avance par fragments, par éclats, comme une mémoire qui refuse l’ordre confortable du récit. Des notes prises à la hâte, des interviews arrachées au danger, des observations jetées contre le silence. Rien n’est expliqué, tout est exposé. Le théâtre devient alors un espace de responsabilité : ce que l’on reçoit, il faudra désormais en répondre.
La mise en scène choisit la sobriété, presque l’ascèse. La violence n’est jamais spectaculaire, mais constante, diffuse, corrosive. Elle imprègne les mots, les gestes, les silences. Et dans cette matière sombre persiste une conviction lumineuse : celle que le courage civique individuel, même fragile, même isolé, peut encore fissurer les édifices les plus opaques.
Le bord de scène prolonge cette sensation d’inquiétude lucide. Il rappelle que le théâtre ne fait pas écran à la violence : il la rend transmissible. Et cette transmission résonne puissamment avec notre présent. Aujourd’hui encore, des journalistes meurent en exerçant leur métier. Dans un monde saturé d’images, de récits concurrents, de vérités falsifiées, l’information et la désinformation se livrent une guerre sans limite.
Femme non rééducable ne propose ni consolation ni morale. Il laisse une trace. Une exigence. Celle de demeurer attentif, de ne pas confondre le flux avec le sens, le vacarme avec la vérité. À Haguenau, le théâtre s’est fait vigie. Non pour rassurer, mais pour rappeler que tant qu’une parole circule, même menacée, même fragile, la nuit n’est jamais totale.
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