Les Chatouilles ou La Danse de la Colère
Le 25 novembre, au Théâtre de Haguenau, ce qui s’est joué n’avait rien d’un récit ordonné. Une présence a d’abord occupé l’espace, un corps traversé par des élans contraires, comme si la mémoire parlait avant les mots. De cette matière mouvante est née Odette, enfant encore entière, bientôt rattrapée par une scène trop douce pour être honnête. Le basculement s’était fait sans éclat. L’enfance avait été interrompue.
La suite n'a pas obéi à la chronologie. Le temps s'est dissous, mêlant la fillette et la femme, la danseuse et la survivante. Odette avançait chargée d’une colère épaisse, non pas criée mais enkystée, retournée contre elle-même. Face à une mère repliée dans des récits dérisoires, l’écart s’était creusé jusqu’à devenir infranchissable. La douleur n’avait pas disparu : elle avait été déplacée, dissimulée, étouffée sous une vie menée sans repos.
La danse a alors cessé d’être un art pour devenir une nécessité vitale. Elle n’y cherchait ni la grâce ni la reconnaissance, mais une manière de tenir debout, d’habiter un corps trop tôt violé. Chaque mouvement semblait extraire la colère, la condenser, la rendre respirable. Autour d’elle, les figures masculines se brouillaient, chargées d’angoisse, tandis qu’une idole lointaine offrait, par contraste, un refuge imaginaire.
Lorsque la parole a enfin émergé — plainte, audience, confrontation — elle s'est heurtée à la froideur des cadres, à l’incapacité d’entendre ce qui tremblait. De cette violence institutionnelle s'est ajouté un poids supplémentaire, presque plus corrosif que le silence initial.
Et pourtant, quelque chose s’était déplacé. Dans un ultime retournement, la femme avait rejoint l’enfant qu’elle portait encore. Non pour effacer, mais pour reconnaître. Andréa Bescond avait incarné cette traversée avec une intensité saisissante, donnant forme à une colère transmutée. Les Chatouilles ou la Danse de la Colère ont laissé la sensation persistante d’une parole reconquise, d’un corps redevenu sien, et d’une vie reprise à bras-le-corps.



























































