Sarah Lenka - ISHA

Jeudi soir, la chapelle des Annonciades de Haguenau s’est faite écrin d’une écoute rare, presque suspendue, pour accueillir Sarah Lenka, venue présenter Isha, un album profondément intime, tissé de mémoire et de filiation.
Dans ce lieu chargé de silence et de résonances, la musique s’est déployée comme une confidence. Dès les premières notes, teintées de blues et de folk, l’artiste ouvre un espace sensible où se racontent les destins de femmes, celles de sa lignée, celles que l’histoire a reléguées à l’ombre. Isha, qui signifie « femme » en hébreu, devient alors bien plus qu’un titre : un seuil, une porte vers un héritage à reconquérir.

Chaque chanson porte un prénom, une présence. Betty, grand-mère maternelle, traverse la scène comme une lumière indocile, elle qui chantait en toute circonstance, jusque dans les gestes du quotidien. Mouma, arrière-grand-mère au destin bouleversé, surgit d’une photographie en noir et blanc, fière et silencieuse, avant d’être emportée dans les remous de l’exil. D’autres figures encore apparaissent, fragments d’histoires recomposées, femmes résistantes aux trajectoires souvent brisées, mais jamais éteintes.

Entre les morceaux, Sarah Lenka évoque ce long cheminement vers l’écriture. Longtemps, elle a chanté les voix d’autres femmes, afro-américaines notamment, avant que ce miroir ne la ramène à sa propre histoire. Composer devient alors un acte presque initiatique, un pèlerinage intérieur où chaque mot ravive souvenirs et interrogations. Que reste-t-il de l’exil ? Comment se raconte un départ ? Que comprend un enfant arraché à sa terre ?

L’un des récits les plus saisissants évoque une femme ayant osé la liberté au prix d’une séparation déchirante : ses enfants, cachés loin d’elle, grandissent dans l’incompréhension d’un abandon qu’ils ne peuvent nommer. À travers cette histoire, c’est toute la complexité des héritages invisibles qui affleure, faite de silences, de manques et de réconciliations tardives.

Mais Isha n’est jamais un repli. C’est aussi une célébration. Celle des anciens, de leur sourire, de leur capacité à faire vivre la joie malgré les blessures. Une chanson, comme un appel — Look at us — invite à regarder enfin ces femmes que l’on n’a pas su voir.

Dans cette traversée, une figure masculine apparaît en creux : celle du père, Jean-Paul, évoqué avec une tendresse pudique. Un homme discret, devenu banquier mais qui s’il était resté en Algérie aurait voulu être vendeur de pastèques. L’exil a profondément transformé sa vie, comme pour rappeler que les existences se construisent aussi dans les renoncements.

Portée par une voix à la fois puissante et fragile, Sarah Lenka fait dialoguer passé et présent, mêlant sonorités folk et influences maghrébines dans une matière musicale vivante, habitée. Sur scène, les histoires prennent chair, les silences se comblent, et peu à peu, une mémoire collective se recompose.

Au fil du concert, l’émotion circule, dense et lumineuse. Le public, particulièrement réceptif, accueille cette parole avec une attention rare. Et lorsque les dernières notes s’évanouissent, demeure l’impression d’avoir assisté à bien plus qu’un concert : une mise en lumière, délicate et nécessaire, de ces femmes dont les destins continuent de vibrer en nous.